Quel avenir pour Youtube et ses créateurs ?

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En 13 ans d’existence, Youtube est parvenu à s’imposer comme un média à part entière sur internet. Mais derrière le phénomène et l’apparente sucess story de la plateforme se cache une toute autre réalité. Entre un modèle économique qui s’effondre, des tentatives de renouvellement et des scandales à la pelle, Youtube n’a jamais semblé aussi fragile qu’aujourd’hui…

Quand le réseau devient média

Pour comprendre l’origine de tous les maux de la plateforme de vidéo gratuite de Google, il faut retourner à ses fondements. Le 23 avril 2005, Jawed Karim, l’un des créateurs de Youtube, poste la toute première vidéo de la plateforme sobrement intitulée Me at the Zoo. Si son contenu reste très sommaire, voire inintéressant, cette vidéo permet cependant d’identifier les intentions premières des créateurs. Ici, Jawed se contente de commenter ce qu’il fait, il ne se présente pas, il ne présente pas non plus la plateforme. Dans les vidéos qui suivront (visibles sur la chaîne Youtube Spotlight), on trouvera d’ailleurs, outre des vidéos annonces, des vidéos sans prétention, ancêtres du Vlog. Il ne s’agit pas ici de proposer du contenu construit mais bien de partager des tranches de vie en vidéo. À ce stade de sa jeune existence, Youtube n’a donc aucune autre ambition que d’être un simple réseau social, un peu à la manière d’Instagram aujourd’hui.

Très vite, les utilisateurs affluent, les vidéastes également. En parallèle, le matériel d’enregistrement se démocratise, les logiciels deviennent plus accessibles et internet équipe de plus en plus de foyers. Mis bout à bout, ces éléments introduisent une nouvelle façon de créer, et surtout, de partager ses productions au monde entier. Gratuit, simple d’utilisation et en situation de quasi-monopole sur l’hébergement vidéo, Youtube s’impose alors comme la plateforme de diffusion idéale pour ces nouveaux vidéastes. De nouveaux concepts de vidéos émergent, allant du let’s play à la critique cinéma. L’ensemble reste encore amateur et dans la lignée du simple partage sans prétention des débuts de la plateforme. Cependant, la révolution est en marche et une nouvelle vague de créateurs va sensiblement changer la donne.

Peu à peu, le contenu disponible sur Youtube va ainsi évoluer. Si l’on peut toujours tomber sur quelqu’un qui veut nous raconter sa formidable journée au Zoo, il est en revanche plus plausible que notre intérêt se porte ailleurs. Jeu Vidéo, Cinéma, Politique, Sciences, etc. les thématiques se multiplient, le choix s’étoffe et les productions se professionnalisent peu à peu. Le public devient dès lors plus exigeant et l’on assiste à une forme de standardisation du contenu disponible sur la plateforme. Mieux, il est désormais envisageable de vivre de son contenu via Youtube. Le Youtubeur était né. Mais si la mue est opérée pour les spectateurs et les créateurs en tout genre, ce n’est pas le cas pour la principale intéressée : la plateforme Youtube elle-même.

Banqueroute en déroute

Historiquement, Youtube s’est toujours reposée sur les revenus accumulés par la diffusion publicitaire pour rentrer dans ses frais. Une méthode autrefois courante et efficace garante de la gratuité de bons nombres de sites internet. Un modèle économique qui a cependant rapidement fait son temps, ayant même conduit à l’arrêt pur et simple de nombreux sites et médias d’informations sur internet. Une déroute que Youtube a jusqu’à présent évité de justesse et contre laquelle la plateforme ne cesse de se démener désormais, la faute aux coûts exorbitants des serveurs indispensables au stockage des vidéos. Ces solutions tardives, on les trouve du côté de Youtube Premium et de Youtube Music, deux abonnements mensuels qui veulent séduire en accordant certains avantages à ses abonné(e)s. Un moyen pour la plateforme de gagner en indépendance vis-à-vis des annonceurs.

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Mais comme dit plus tôt, ces solutions sont tardives. Très tardives. Tant et si bien que celles-ci font pâles figures face à d’autres offres proposées par Netflix, Spotify et bien d’autres plateformes concurrentes. Pendant toute ces années, Youtube, plateforme au monopole écrasant, a semble-t-elle vue ses responsables se contenter de rester les bras croisés. Ou plutôt, ceux-ci, en lieu et place de préparer le terrain à une économie plus fiable, ont décidé de maintenir et pousser jusqu’à l’extrême les revenus publicitaire, au détriment du contenu de la plateforme, de sa diffusion et, c’est là le plus problématique, au dépens de ses créateurs.

Le début de la fin ?

Algorithme de diffusion obscur, changements de politique à la volée,  flou juridique sur les copyrights, démonétisations abusives de certains contenus : être créateur sur Youtube n’est pas de tout repos. Pour les créateurs les plus influents dont la vidéo est devenu le métier, à quelques exceptions près, la profession fait état d’une grande précarité. Pour cause, malgré de rares communiqués de la plateforme nous assurant le contraire, Youtube n’a jusqu’à présent pas vraiment tendu la main à ses créateurs. Ceux-ci se voient sans cesse malmenés au gré des changements, sacrifiés sur l’autel d’un modèle économique archaïque et désormais insuffisant. Au moindre sujet supposé sensible, au moindre doute sur le droit à la citation d’une oeuvre culturelle ou pour des raisons parfois inexplicables, une vidéo peut être démonétisée, invisibilisée et le travail d’un créateur ainsi que son « salaire » réduit à néant. Une situation qui n’est autre que le revers de la médaille de ce système économique dont les annonceurs sont rois. Outre un ras-le-bol général, c’est tout un pan de la culture Youtube qui est ainsi menacé : la vulgarisation scientifique/historique, les émissions culturelles/politiques et bien d’autres contenus sont  aujourd’hui sur la sellette.

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Heureusement pour ces créateurs, des alternatives de financement existent. Tipeee, Patreon ou encore Utip sont autant de moyens de s’arracher au financement peu fiable de Youtube. Évidemment, tout ceci reste assez précaire mais a au moins le mérite de ne dépendre que des dons du public et non plus du revenu généré par la publicité d’annonceurs frileux et peu concernés. Mais si ces alternatives sont une aubaine pour les créateurs, elles ne le sont pas forcément pour Youtube qui a été incapable de voir venir cette tendance. En incorporant directement ce système à la plateforme vidéo, celle-ci aurait dès lors pu entamer une transition de son modèle économique en faveur de ses créateurs et s’assurer au passage une source de financement supplémentaire. Car en l’état, les gagnants de cette histoire ne sont autres que ces plateformes de financement qui se contentent de gérer ce flux d’argent sans avoir à entretenir financièrement les milliers de serveurs que Youtube peine à rentabiliser.

Dialogue de sourds

Au demeurant, ce sont deux visions qui s’opposent : d’un côté, celle des créateurs qui réclament davantage de considération et de sécurité, de l’autre, celle de Youtube qui cherche avant tout à rentabiliser ses installations et ses services. Plus que deux visions, ce sont deux mondes qui peinent à cohabiter. En effet, bien qu’une grande partie des utilisateurs se soient réapproprié Youtube en en faisant une véritable plateforme de diffusion d’idées, Youtube de son côté n’a finalement jamais changé d’optique et reste sur sa position de simple réseau social vidéo lorgnant volontiers du côté du divertissement.

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L’onglet « Tendances » de Youtube qui met en avant les vidéos les plus populaires du moment. Ici, la journée du 13 juillet 2018.

Une vision renforcée par un système économique dépendant de la culture du buzz : l’important n’est pas le contenu mais bien le nombre de vues. L’important n’est pas d’insuffler un quelconque message, l’important, c’est d’attirer l’attention afin d’exposer un maximum le spectateur aux publicités diffusées avant, pendant ou après le contenu proposé. Une situation qui aura tôt fait de transformer les créateurs à contre-courant et leurs revendications en Don Quichotte des temps modernes se battant en vain contre les moulins de Youtube. Tout ça sans parler de la pression absolument énorme dont sont victimes les vidéastes en tout genre, esclaves de ce fonctionnement éreintant

Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

Pourtant, rien n’empêcherait Youtube de jouer sur les deux tableaux. C’est d’ailleurs la voie que semble prendre la plateforme à en juger les deux services évoqués plus tôt que sont Youtube Premium et Youtube Music. Mais ces initiatives restent encore balbutiantes. D’autant que le système économique actuel n’est pas le seul reproche que l’on peut faire à la plateforme. Outre les créateurs, les utilisateurs eux-mêmes se heurtent également à la politique de l’autruche menée par la compagnie. Mineurs ou majeurs, les changements qui interviennent sur la plateforme ne sont que très rarement communiqués en amont. Si bien que ceux-ci débarquent souvent sans prévenir, bouleversant non seulement les habitudes des utilisateurs mais qui plus est sans prendre en compte leurs retours. La plateforme évolue à vue sans sembler le moins du monde impliquer sa communauté, pourtant centrale, dans le processus. Une politique qui mène à des fiascos à l’image de Youtube Heroes il y a quelques années.

Les dysfonctionnements ne s’arrêtent pas là. Débordée de vidéos en tout genre (400h de vidéos uploadées par minute en 2017), Youtube ne parvient pas à modérer correctement le contenu et les comportements véhiculés sur sa plateforme. Il suffit de visionner quelques vidéos de la chaîne Le Roi des Rats spécialisée dans la mise en lumière de ces dérives pour constater l’ampleur des méfaits. Très préoccupant également, l’inaction de la plateforme face au scandale causé par Logan Paul et sa vidéo nauséabonde dans laquelle il se mettait en scène aux côtés d’un pendu. Une situation qui relève là-aussi d’une incompétence aberrante. Rappelons que la vidéo en question resta environ trois jours en top tendances, poussée par les algorithmes de la plateforme afin qu’elle soit visionnée par le plus de monde possible. Ladite vidéo sera finalement supprimée par le youtubeur lui-même. La plateforme prendra bien quelques sanctions à l’encontre du vidéaste mais sans réelle incidence.

Au sortir de tous ces troubles, une seule impression demeure : Youtube peine à mener sa barque et n’est au fait ni des besoins de ses créateurs, ni de celui de ses utilisateurs. Une impression difficilement mise à mal par une récente interview de Robert Kyncl, actuellement à la tête de la plateforme. Une entrevue lunaire dans laquelle on apprend que l’homme n’a non seulement jamais réalisé la moindre vidéo Youtube de sa vie et avoue n’avoir jamais envisagé la possibilité d’exprimer les positions de la compagnie via sa propre plateforme pourtant plus qu’appropriée pour l’exercice.

Un travail titanesque

Plus que jamais, Youtube semble aujourd’hui être un colosse aux pieds d’argile. Ce géant de la vidéo sur internet s’est apparemment trop reposé sur ses lauriers, gonflé d’orgueil par sa situation de quasi-monopole sur le marché. Un manque de concurrence dévastateur qui, couplé aux nombreuses défaillances de gestion de la gigantesque plateforme, a amené Youtube dans l’impasse. Contrainte d’évoluer, celle-ci tente de rester dans la danse avec ses offres premium. Une sage décision qui s’accompagne d’une volonté de pousser des contenus originaux et exclusifs sur le devant de la scène, à l’image de la série documentaire MindField de Vsauce. Cependant, si la plateforme désire s’assurer un avenir serein, celle-ci ne devra pas se contenter d’une simple refonte de son système économique. Encadrement de la plateforme, communication, implication de la communauté, expérience utilisateur, relation avec ses créateurs, les points à améliorer restent très nombreux. Des impératifs que la compagnie ne devrait pas prendre à la légère sous peine de se mettre à dos ses fidèles utilisateurs ainsi que ses nombreux créateurs sans lesquels Youtube n’aurait définitivement pas le même aura.

Auteurs : Raphaël P. Pivetta / Steven R-C.

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